L’idée de fonder une « Université du vivant » est née d’une convergence de plusieurs organisations, qui soutiennent le secteur de l’agriculture biologique et de sa filière, autour de valeurs liées à la protection de l’environnement, de la santé, et du partage des connaissances et des richesses. Le constat est qu’il ne suffit pas de lutter contre divers maux, il faut aussi sortir de la logique du système de pensée qui les a produits et se donner les moyens d’inventer des alternatives en créant un réseau de savoirs et de recherches dédié au « respect du vivant ».
Chacun sait que l’agriculture biologique ne se résume pas à un itinéraire technique pour produire de la nourriture. A travers l’agriculture biologique, c’est depuis l’origine un véritable projet de civilisation qui se joue autour du vivant : celui d’une « vitalisation » du monde. Il est temps de rappeler cet enjeu à l’heure où le souci du vivant prend de l’ampleur et où la bio focalise de plus en plus d’intérêts commerciaux. Mais que sait-on du vivant ? Que peut-on pour le vivant ? Comment « vitaliser » le monde ?
Aujourd’hui, la science s’établit dans un rapport asymétrique de domination et de soumission. L’expérimentation réductionniste est en effet une situation de non-dialogue : le vivant (quel qu’il soit, humain ou non-humain) est sommé de répondre à des questions qu’il n’a pas choisies. C’est une asymétrie irréversible et aucun débat ne peut restaurer a posteriori la parité. Cela signifie notamment qu’avec ce type d’approche, aucune norme ne peut être établie avec l’accord du vivant. Pour redonner la parole au vivant, il est nécessaire de remonter à la racine du questionnement : il s’agit de poser les questions avec, et non plus sur, le vivant. Pour « vitaliser » le monde, il faut donc repenser les sciences du vivant, sonder en profondeur les connaissances que nous croyons détenir et explorer de nouveaux modes d’expérience et d’interaction avec le vivant.
L’ « Université du vivant », c’est le nom donné à ce projet de renouvellement. Le terme vivant ne renvoie pas à une chose qu’on pourrait classer à côté des montagnes et des étoiles, mais englobe un ensemble de processus qui touche finalement tout ce qui existe. Cet ensemble comprend bien sûr les êtres vivants eux-mêmes, mais aussi tous leurs prolongements, leurs interactions, leurs initiatives aussi bien dans la nature que dans les sociétés. Le terme université quant à lui ne désigne pas un lieu d’érudition avec une organisation verticale de la connaissance, ni une infrastructure avec tous ses laboratoires et ses équipements. Il est à prendre au sens originel d’universalité, celui d’un espace de rencontre, d’échange et de débat ouvert à tous pour confronter, et féconder, des idées, des savoirs, des expériences. Au sens non pas d’un idéal d’universalité univoque, mais d’un pluralisme fondé dans la diversité et la multiplicité des points de vue et des modes d’expression.
Certains pourraient trouver l’entreprise démesurée, vague ou simplement utopique. Mais en réalité, si ses objectifs structurels sont encore imprécis, c’est parce qu’il faut avant tout « coller » au vivant, c’est-à-dire rechercher des processus d’émergence qui soient organiques et non dictés par une théorie « d’en haut ». Il n’y a pas de modèle d’université du vivant : l’enjeu est de partir de la réalité des besoins et de construire à partir de la réalité des situations et des rencontres. Il faut donc accepter le questionnement, l’hésitation, la non-linéarité, le temps.
Aujourd’hui après seulement deux ans d’existence, l’association Pour l’Emergence d’une Université du Vivant (PEUV) a déjà permis de mettre en place plusieurs actions grâce au soutien financier de la Fondation pour le Progrès de l’Homme : la création d’un site internet encore en cours de développement, l’expérimentation du débat multiculturel avec l’organisation d’un séminaire de travail sur la relation Homme-Plante en 2009, la mise en réseau et la mutualisation de rencontres organisées sur différents thèmes par des organisations partenaires et la coordination d’une collection de livrets de synthèse en 2010-2011.
Les rencontres sont la matière vive du projet, ce sont elles qui permettent de donner la parole au vivant, de l’écouter et d’en tirer les orientations d’action, de réflexion, de rencontre, de recherche, de communication. L’année qui vient sera fertile en événements, elle devrait ainsi permettre d’esquisser les premiers contours de l’ « Université du vivant », dont la fondation est envisagée à l’horizon 2013.
Sylvie Pouteau
par Jean-Paul Gelin
Nous avons posé comme hypothèse de base que le vivant quel que soit le règne où on l’observe, n’est pas entièrement réductible aux lois de la physique qui régit la matière de façon mécanique, et pour laquelle, causes et effets sont parfaitement observables et mesurables.
Ce qui est actif pour élaborer la matière et lui donner une forme n’a pas été isolé jusqu’à présent ni mis en évidence d’une façon scientifique et communicable. Dans la nature végétale cette activité vivante se manifeste en général sans que l’homme intervienne directement. Quand celui-ci le fait comme dans l’agriculture, il le fait de l’extérieur en créant des conditions physiques différentes pour qu’une plante développe par exemple tel ou tel caractère. Dans le cas très actuel des OGM, cette intervention sur le vivant, bien qu’encore très approximative, reste extérieure. Il est assez clair qu’à première vue, dans de tels processus, tous les éléments peuvent être suffisamment objectifs pour affirmer qu’il n’y a pas de place pour la subjectivité. Ce qui voudrait dire que l’expérimentation ne dépend pas de celui qui la conduit.
Quand on observe les choses de façon plus approfondie, on peut constater que la question n’est pas aussi évidente. On remarque que certaines personnes réussissent mieux que d’autres dans leur intervention dans le monde végétal, on dit même que certains ont la « main verte ». Cet aspect semble s’accentuer quand on passe d’une agriculture conventionnelle à une agriculture biologique et encore plus à l’agriculture bio-dynamique. On remarque que dans l’utilisation de cette dernière méthode culturale, certaines personnes ont de meilleurs résultats que d’autres. Il suffit d’évoquer la personnalité de Maria Thun pour faire la différence. Ceci indiquerait que le végétal doit être considéré aussi en relation avec son environnement considéré non plus du strict point de vue minéral, mais dans toutes ses dimensions macro et microscopiques vivantes elles aussi (aspects planétaires, micro-organismes du sol et des amendements, etc.). La relation extra ou supra-sensible de l’homme avec ces domaines, ici le cultivateur, serait peut-être à prendre davantage en considération. La relation patient-médecin qui semble aussi jouer un rôle prépondérant dans la thérapie anthroposophique n’est d’ailleurs pas entièrement rejetée dans le cas de la médecine allopathique classique (effet placébo).
Dans l’optique d’une démarche scientifique il faut bien distinguer ces 2 aspects du problème : celui qui peut-être objectivé (qui est indépendant de la personne opérante) et celui qui ressort de la personne qui le met en œuvre. La grande difficulté provient du fait que l’on ne maîtrise pas la relation subjective au phénomène que ce soit dans l’agriculture, dans la médecine, voire ailleurs. Toute étude sérieuse devrait, soit distinguer les deux aspects, ce qui est souvent difficile voire impossible, soit tenter d’éliminer le facteur subjectif, ce qui est bien plus facile mais avec la contrepartie d’appauvrir peu ou prou la réalité du phénomène. Scientifiquement, il serait nécessaire de commencer ainsi.
L’interchangeabilité de l’opérateur permettrait par exemple de minimiser son éventuelle influence. L’outil statistique apparaît alors indispensable pour faire ressortir ce qui est plus général par rapport au cas particulier pouvant relever de l’influence d’un opérateur. Cette question se pose dans le cas des méthodes morphogénétiques dites sensibles. La cristallisation cuprique et la morphographie capillaire mettent toutes deux en relation, en général des extraits d’organes vivants avec un support physique, dans le cadre d’une expérience dynamique, évaporation pour l’une, capillarité pour l’autre. Dans ce cadre il faut distinguer deux niveaux, celui de l’expérience proprement dite et celui de sa lecture et de son interprétation. En ce qui concerne l’expérience, il n’a pas été mise en évidence, jusqu’à preuve du contraire, lorsqu’on travaille dans des conditions strictement identiques, une influence de l’opérateur sur la morphologie du résultat obtenu. Du moins, on peut affirmer que si celle-ci intervenait, elle serait vraiment mineure par rapport à d’autres facteurs comme les conditions physiques de l’expérience, température, humidité, etc… On ne peut pas cependant affirmer qu’un jour, dans un certain lieu, une certaine personne ne pourrait pas avoir d’influence sur l’expérience. Simplement, ce cas de figure n’a pas encore été observé significativement. Le point de vue opérationnel et l’exigence de rigueur nécessitent que cet aspect soit éliminé.
En ce qui concerne la partie « description de l’image » obtenue dans ces méthodes, la plus grande objectivité est requise. C’est en effet la seule garantie d’une communicabilité du résultat. Ceci demande bien sûr que les critères descriptifs soient clairement énoncés. Dans ce domaine de grands progrès sont encore nécessaires afin d’aller vers une standardisation des critères descriptifs et surtout un vocabulaire commun recouvrant les même concepts. L’outil informatique peut être un auxiliaire précieux pour la définition de tels critères, pour leur reconnaissance, pour leur repérage, voire leur quantification. Nous dirons que ce côté descriptif de l’image possède un aspect analytique et que celui-ci doit devenir le plus universel possible.
Dans le pas suivant qui voudrait conduire à l’interprétation à partir de la description de l’image, les choses se compliquent. La perception globale de l’image, réunissant à la fois l’ensemble des critères descriptifs évoqués plus haut et leur agencement synthétique, fait appel chez l’observateur à des sens plus subtils qu’il n’est plus très facile d’objectiver. Il en va par exemple de la structure générale d’une cristallisation. Un travail important serait nécessaire pour caractériser ce que l’observateur perçoit en lui au contact visuel de l’image afin de le rendre objectif et donc communicable. Ce qui voudrait dire qu’un autre observateur attentif et entraîné puisse lui aussi percevoir en lui les mêmes aspects devant la même image. A ce stade il faut se garder d’en tirer déjà un jugement du genre : c’est une bonne structure, ou encore une mauvaise structure par exemple. Ce serait faire un saut illégitime car pour que ce jugement soit valable, il faudrait alors pouvoir se référer à des caractères bénéfiques ou néfastes résultant de l’utilisation de la substance que l’on a testée (meilleur santé et épanouissement de l’individu dans le cas de la nourriture).
En définitive, quelles informations pourraient nous apporter l’utilisation des méthodes sensibles ?
Sont-elles le moyen de reconnaître la présence ou l’absence d’une substance spécifique dans l’extrait organique testé ? Ceci n’a aucun intérêt car l’analyse physico-chimique est bien plus performante.
Sont-elles le moyen de reconnaître l’effet synergétique de plusieurs substances ou facteurs ou l’effet d’un processus dont la manifestation serait aussi visible directement sur la plante. Ces méthodes semblent bien caractériser ce caractère global des phénomènes et ceci peut se déterminer à partir de la recherche d’une simple corrélation statistiquement établie, entre critères morphologiques des images sensibles et effet visible sur la plante. Aucune subjectivité ne doit entrer en jeu dans un tel travail. Mais bien sûr quand l’effet recherché est visible directement sur la plante, à quoi bon faire un test sensible ?
Sont-elles le moyen de mettre en évidence des aspects cachés aux sens et dont on ne peut trouver la correspondance sensorielle extérieure ? Cela serait bien sûr le plus intéressant, mais dans ce cas la subjectivité risque d’intervenir alors abondamment ! Comment fonder la relation ou l’interdépendance, entre la morphologie de l’image et un aspect suprasensible par nature invisible aux sens ordinaires si ce n’est par la clairvoyance !
Une variante de cette même question serait l’aptitude de ces méthodes à la prédicibilité, dans le sens où elles pourraient montrer une qualité encore non objectivée par nos sens ou par l’analyse, mais qui pourrait se manifester plus tard de façon mesurable. On pense à des exemples dans le diagnostic précoce de maladies à partir de signes avant-coureurs présents dans les images sensibles et ceci avant que la maladie puisse être détectée cliniquement. Bien que dans le domaine médical (cristallisation sanguine) on puisse espérer de telles applications, la démonstration formelle n’en a pas encore été faite.
Relier ces méthodes à quelque chose qui n’est pas perceptible aux sens et dont on ne pourra jamais vérifier la réalité par quelque moyen que ce soit relève du pur délire ! Si c’était le cas, il faudrait vite arrêter tous ces travaux aussi inutiles que dangereux. Pour que ceci soit pris au sérieux, il est donc nécessaire que si, caractères non mesurables il y a, hypothétiquement révélés par les méthodes sensibles, on puisse constater et mettre en corrélation ceux-ci avec une influence dûment constatée par les sens ou la mesure, à plus ou moins longue échéance. Par exemple, si une population se nourrit de produits présentant des caractères morphologiques donnés et dûment répertoriés à travers les images sensibles, on puisse constater que la dite population développe corrélativement, à plus ou moins long terme, certaines caractéristiques observables (bonne santé, immunité, etc…). Ceci relève donc d’études de type épidémiologique. Ce serait la même chose dans le domaine du diagnostic prédictif médical.
Tout jugement dans le sens de bon, meilleur, moins bon, mauvais, qui serait réalisé à partir des caractéristiques morphogénétiques des images sensibles ne peut être validé que par des études épidémiologiques. C’est ce que nous avions déjà écrit dans une réflexion épistémologique sur le fondement scientifique de ces méthodes dans le cahier n°1 de l’Institut KEPLER.
Par ailleurs, rien ne nous autorise à affirmer que ces méthodes révéleraient la totalité de ces qualités hypothétiquement non sensibles. Il est fort probable qu’elles n’en expriment qu’une partie. L’utilisation conjointe de plusieurs méthodes sensibles ne donne pas toujours des résultats corrélés. D’autres méthodes prétendant elles aussi faire apparaître des caractères non sensibles (effet Kirlian , antennes de Lescher, etc…) pourraient aussi contribuer à révéler certains aspects apparemment cachés des choses.
Prenons un cas très concret et peut être plus simple à expérimenter : celui du vin. L’étude de style épidémiologique peut être menée sur le produit lui-même et en regard de lui seul, au moins dans une première phase. On reconnaît par exemple, un caractère morphogénétique spécifique dans les cristallisations de certains vins à un instant t1. Ensuite on constate que ces même vins ont la propension d’évoluer statistiquement de façon significative vers des caractères donnés et contrôlables de comportement et/ou de caractères organoleptiques au temps t2>t1. Si pendant ce même laps de temps, d’autres vins ne présentant pas ces caractères morphogénétiques n’évoluent pas de façon statistiquement significative vers ce comportement et /ou ces caractères organoleptiques, alors on pourra attribuer à ces caractères morphogénétiques un caractère prédictif et éventuellement porter un jugement sur ces divers vins à partir du test morphogénétique. Il reste néanmoins la question de savoir si une simple analyse peu coûteuse ne serait pas plus pertinente qu’un test sensible qui sera toujours plus onéreux.
Pour illustrer encore davantage cette problématique, prenons cette autre question : une image morphogénétique peut-elle caractériser une méthode de culture, par exemple la culture bio-dynamique par rapport à une culture biologique classique et servir de critère de reconnaissance de ce mode de culture ? Pour répondre, il serait nécessaire d’observer la corrélation statistiquement significative entre la présence de caractères morphogénétiques descriptibles et reconnaissables par quiconque dans les images sensibles réalisées sur des produits issus de ces deux types d’agriculture aux cahiers des charges bien définis et ces deux types d’agriculture. Les façons culturales sont à définir par un cahier des charges précis et les résultats doivent être indépendants d’autres facteurs, comme la saison, la nature du sol, la variabilité de l’application des méthodes culturales à l’intérieur du cahier des charges, ou le facteur personnel ou subjectif de l’agriculture, etc… En supposant que ceci soit établi et si la corrélation n’est pas réalisée à 100%, que faudrait-il penser de l’absence du marqueur spécifique par exemple de la bio-dynamie, sur un produit pourtant issu de cette culture ? Ceci voudrait-il dire que le cahier des charges a été mal appliqué, ou bien qu’un autre facteur comme l’un de ceux évoqués plus haut aurait été prépondérant ? On constate avec quelle prudence il serait nécessaire d’apporter une conclusion au test. On peut bien sûr penser que certaines plantes seraient plus aptes que d’autres à révéler un mode de culture. Ce serait à explorer. Que penser également de l’apparition des critères apparemment liés à la bio-dynamie sur des produits non issus de ce mode de culture ?
On voit qu’une question aussi simple ne peut certainement pas être résolue par de tels tests. Par contre, il est fort probable, et les travaux exploratoires de M.F. Tesson le montreraient, qu’on puisse retrouver des marqueurs morphogénétiques spécifiques semblables dans les images sensibles de produits issus de méthodes culturales fort différentes. On accède donc à des qualités qu’on ne peut juger en fin de compte en bien ou en moins bien qu’à partir de recherches de type épidémiologique.
Pour conclure, depuis ce nous avions écrit en 1991, il semble qu’il n’y ait pas encore de travaux sérieux montrant la corrélation statistiquement documentée, entre caractères morphogénétiques d’une image sensible et qualité spécifique d’une substance.
Quelques tentatives ont été conduites en médecine (Barth, Piva). Des travaux exploratoires importants comme ceux de M .F. Tesson, ou ceux de M. Aussenac ou de U. Balzer ou ceux conduits à l’Institut Kepler ouvrent des perspectives de recherche, mais la rigueur nécessaire à la validation de ces méthodes exigerait des moyens d’une autre envergure. Enfin, nous soulignerons que dans la voie qui conduit à cette validation, la standardisation de la description des caractères morphologiques des images sensibles et de leur aspect technique, constituent des difficultés majeures qu’il serait urgent de résoudre.
Septembre 1999
Jean-Pierre ANGLADE
Les innombrables facettes de la modernité apparaissent en général à nos contemporains comme des conquêtes, conquêtes sur la nature, l’ignorance, les éléments, la marche du temps, notre rapport au monde, la logique économique, … Ces conquêtes s’affichent d’abord comme autant de victoires qui font rêver, mais elles peuvent aussi susciter des inquiétudes. Le chemin qui va de Jules Vernes à George Orwell illustre toute la complexité de ces points de vue.
Aujourd’hui, les horizons de l’ère industrielle laissent la place aux technologies qualifiées « de futures ». Ces technologies émergent à partir de tous les champs scientifiques et s’entremêlent par le biais de l’informatique et de notre aptitude à créer des modèles qui sont utilisés pour comprendre les frontières du réel. D’aucuns y voient des atouts, qui permettront à l’humanité de prendre son autonomie, et encouragent la poursuite de ce périple pour notre bien commun. Et quand leur vient la critique, certains font valoir qu’une fois accomplies, les promesses d’une terre promise sauront clouer le bec aux grincheux de tous bords. Ces paradigmes technologiques se sont construits progressivement dans l’esprit des Lumières, qui par un affranchissement des rigueurs religieuses ont octroyé le droit à l’Homme de prendre en main son destin à partir de ses seules compétences humaines. Ces considérations annoncent que sont atteintes toutes les couches de la réflexion humaine qui vont du religieux au philosophique en intégrant le scientifique.
Ainsi, se mêlent dans l’exploration du réalisable : la logique des constructions et des hypothèses, la volonté de pouvoir, la représentation du monde, l’hégémonie économique, le profit, … En s’incorporant dans notre potentiel technologique, ces objectifs deviennent facteurs d’autojustification de mondes possibles et de difficultés sociétales. Leurs conséquences sont déjà bien visibles tant dans notre existence immédiate que dans l’assujettissement de notre vision commune.
Notre planète n’est-elle pas trop petite pour nos activités ? La délégation de l’appropriation du sens ne pose-t-elle pas un problème de démocratie ? La technologie quand elle devient aveugle au sens ne détruit-elle pas notre environnement de vie ? Que devient notre propre rapport au monde ? Quels sont alors les objectifs d’un progrès ?
C’est notre vie qui nous fait « être » dans le monde, mais que devient cette vie quand l’instrumentalisation efface les frontières entre vivant et inerte et impacte la relation même de l’Homme avec le vivant et à rebours de l’Homme avec l’Homme. La technologie actuelle permet d’envisager des systèmes qui combinent l’apparence de la vie et de l’intelligence. Comment peut-on situer le vivant dans tout cela ? Sommes-nous en route vers une vie « cyborg » entremêlant la technologie et le vivant, ou même encore vers la fabrication d’un vivant : une illusion du vivant qui serait hors de la vie ! Ces enjeux ne sont pas étrangers au projet mis en chantier par le mouvement associatif, visant à créer un réseau de recherche et de développement participatif et autonome, provisoirement appelé « Université du vivant ».
A contrario des modèles réductionnistes du vivant, cette entité se donne notamment comme objectifs de travailler à réintégrer une vision globale en rassemblant des acteurs de tous horizons et de toutes compétences. Ces travaux doivent contribuer à prendre en compte les interactions complexes du vivant afin d’en saisir la cohérence et de promouvoir une nouvelle approche ou culture du vivant, vivant qui nous concernent tous et dont nous faisons tous partie : les hommes, les plantes, les animaux, notre environnent, la Terre, le ciel et les étoiles.
Les acteurs fondateurs de cette dynamique sont : l’Institut Kepler, l’Institut Technique de l’Agriculture Biologique (ITAB), Nature et Progrès, le Groupe International d’Etudes Transdisciplinaires (GIET), le Réseau Semences paysannes (RSP), la Fédération Nationale d’Agriculture Biologique (FNAB), l’association Biodiversité, Echanges et Diffusion d’Expériences (BEDE), le Mouvement de Culture Bio-Dynamique (MCBD).
Une première étape a été franchie en 2009 en constituant une association de préfiguration « Pour l’Emergence d’une Université du Vivant » (PEUV) afin de développer la réflexion et d’élargir le cercle initial à de nouveaux acteurs. La première version d’un site en cours de construction www.universite-du-vivant.org fait état de ce démarrage. Les prochaines étapes de préfiguration de l’ « Université du vivant » par PEUV seront en partie effectuées à travers des séminaires, colloques et autres manifestations organisées par les organismes partenaires. Cette préfiguration se donne la tâche de proposer un mode organisationnel, de dégager les ressources et les moyens nécessaires à mettre en œuvre ainsi que les méthodes significatives et efficaces en la matière : au sens large explorer des scénarios de fonctionnement de la future « Université du Vivant ». Fort de ces expériences formatrices, un évènement fondateur est prévu à l’horizon 2012.
« L’université du vivant » s’intéressera à rétablir nos relations avec le vivant, dans la spécificité d’un vivant qui se pense hors limites et qui nous concerne tous car nous sommes en vie. Ce sont des relations avant tout existentielles : comment pouvant nous exister dans un monde qui réduirait nos relations à notre milieu de vie. Le vivant a ses relationnels, ses émotions et ses intuitions : notre participation personnelle est indispensable aux interactions harmonieuses au quotidien de la vie et à sa connaissance. Les contraintes qui nous écarteraient de ces potentialités nous couperaient à terme du vivant qui participe de l’équilibre de tous les domaines de nos existences. Au-delà des considérations conceptuelles il est essentiel de se reconnaître dans une perception sensible du vivant.
Pourtant, tous les peuples de la Terre ne peuvent se faire entendre de la même façon. D’aucuns subissent cette hégémonie de sens, qui prélude et accélère leur extinction. La future université du vivant nous convie à nous interroger sur l’expérience du vivant par tous les peuples et les cultures qui habitent ou ont habité la terre, afin de restituer à la réflexion contemporaine les composantes de ces rapports à la vie et d’en tirer des questionnements et des orientations nouvelles.
Chacun de nous éprouve des sensations de la vie que nous partageons tous, mais dans la cité humaine les relations se construisent aussi dans des rapports qui sont politiques, économiques et sociétaux. « L’université du vivant » aura pour but d’intégrer les implications éthiques et sociétales des approches du vivant dans un espace de liberté scientifique. Il s’agit de peser dans la vie sociale, économique et politique et de convier des acteurs d’horizons divers, partenaires et citoyens à favoriser de nouveaux paradigmes concernant la vie, les être vivants dans un pluralisme participatif. Dans ce contexte, les statuts de l’association PEUV font valoir l’importance de puiser à des sources d’inspiration philosophiques diverses, de favoriser le débat, les rencontres et les points de vue diversifiés.
Le « diktat des technosciences » ne doit pas faire écran aux échanges de la vie. Il faut alors chercher l’appui d’une recherche autonome privilégiant une co-construction plurielle, participative et citoyenne des savoirs.
Le vivant concerne aussi le « vivre ensemble ». Le rapport au vivant de la société humaine est aussi l’image induite par la façon dont elle se pense comme relations internes ou normatives et comme relations au monde. Le vivre ensemble est ce lien au vivant que l’on entretient, que l’on décrypte ou que l’on nous impose : un lien qui, au-delà de notre façon d’être individuelle, est le vivant dans lequel l’on vit. On peut envisager un changement de comportement ou d’habitudes, mais il faut développer des principes éthiques pour l’action quand des orientations échappent au choix démocratiques. Pour la future université du vivant, une réflexion sur la gouvernance doit faire surgir de nouvelles initiatives créatrices d’innovations pratiques et sociales.
Ainsi le projet de création d’une « université du vivant » nous convie à participer à une urgente construction pédagogique de notre relation au vivant, ce qui suppose bien sûr aussi quelques déconstructions. Elle entre ainsi dans le champ du social et de l’environnemental afin de faire ressortir des approches constructives du vivant, des outils d’appropriation du sens et de reconquête des fondements épistémologiques sous-jacents. Finalement, elle nous convie à une réappropriation de notre vision du monde : une vision qui pourra nous faire approcher le champ pluriel du vivant, pour une existence qui s’ouvre à toutes ses composantes, dans un espace qui nous ressemble. Août 2010